L'AUTRE BARTABAS
Texte de Sophie Nauleau
S’il est du genre expansif, pour peu que vous vous intéressiez à l’art aventureux et éphémère auquel il a choisi de vouer plus que sa vie, Bartabas se fait presque rétif dès qu’il s’agit d’évoquer le plaisir qu’il éprouve à cheval. C’est que ces sensations-là sont plus fragiles et intimes qu’on ne croit : « Pense à la caresse qui dénoue ta partenaire… Ne veux rien qu’elle ne veuille. À cheval je ne fais que cela. Je n’impose pas, je propose », disait-il déjà sous le masque de l’écuyer Franconi, il y aura bientôt vingt ans, dans son premier long-métrage, Mazeppa.
Aussi pour tenter un portrait de l’écuyer en artiste d’exception, ce n’est pas tant le créateur du Théâtre équestre Zingaro, et ses centaines de milliers de spectateurs, ou encore l’inventeur de l’Académie du spectacle équestre de Versailles, une compagnie-école unique au monde, qu’il faut observer et prendre pour modèle (d’autant que vous ne réussiriez guère à lui faire tenir la pose), mais ses chevaux.
Car c’est le cheval qui révèle l’homme à lui-même, non l’inverse.
Inquiet, irrespectueux, nerveux, brutal, agressif, ombrageux si vous l’êtes. Serein, détendu, épanoui, livré, exceptionnel, c’est selon. Un animal pour miroir, qui peut vous ravir ou vous tuer, c’est la voie que Bartabas a prise d’instinct.
Au cheval, qui se moque des mots, perçoit comme personne votre rythme intérieur et peut, à tout instant, vous renvoyer votre image d’un coup de sabot en plein cœur, on ne peut mentir. Si l’être humain compose, la bête, elle, fait rarement semblant.
C’est pourquoi il suffit de se retourner, comme le suggère cet ample Galop arrière qui retrace à l’écran, et en poème, plus d’un quart de siècle d’une épopée exaltante et singulière, pour constater que le parcours de Bartabas se lit aussi dans le sillage de sa cavalerie. De l’emportement et de la férocité feinte au temps des Cabarets (1984-1990), avec pour démiurge terrorisant et juvénile l’imposant frison prétendant dévorer son maître ; de l’aigle botté escortant partout le mastodonte noir, dénommé Zingaro ; de cette adolescence fougueusement rebelle donc, jusqu’à l’ascèse actuelle, d’épure et de théâtre d’ombres mais toujours cavalière, tout est là, en secret, inscrit à fleur de crins, de croupes et d’encolures. L’oiseau de proie s’est changé en oie blanche, d’apparence certes moins ensauvagée, mais l’envol demeure. Libre à chacun de faire valser les emblèmes. Et aux chevaux disparus de ne point se réincarner.
Avec Dolaci et Quixote, dont les noms en appellent à la douceur, l’Opéra équestre (1991-1993) sème un vent d’harmonie au sein de la violence. L’un, couleur feu, galope autour du long bâton des trieurs de taureaux que tient du bout des doigts son calme cavalier, oubliant la frayeur des arènes et les cornes saillantes. Tous deux, de la pointe des oreilles à l’extrémité de la queue nouée en passant par le crâne de Bartabas au sommet, d’âme et de corps incurvés, d’un côté puis l’autre, tracent l’anneau parfait de leur union. L’autre, d’ébène, lui aussi cheval de rejoneador, invente sur une estrade de bois un flamenco d’enfer, un son d’enclume céleste inconnu. À la fois terrassant et suave, implacable et léger. Et s’en retourne sur la pointe des pieds, métronome inversé, en un galop arrière d’anthologie. Exploit d’une allure qui n’existe pas, si ce n’est dans les livres et les rêves. À force de piaffer sur les eaux, de tournoyer jusqu’à l’ivresse, de se camper face au ciel, de galoper sur place, Bartabas a touché du sabot la grâce. Et Félix, son destrier miniature croisant les antérieurs en guise de salut ou posant le pied, triomphant, sur la cuisse de son dompteur, comme les dames du temps jadis tendait naturellement leur main pour qu’on la baise, Félix le Grand, comme l’appelait Homéric, d’entrer dans la danse et de le dire heureux.
Plus de détour. Bartabas, bien que n’ayant nullement remisé ses démons, a bel et bien scellé un pacte avec la beauté. Désormais ses titres, en 7 lettres, ne se cachent plus derrière un autre genre : Chimère (1994-1996), Éclipse (1997-1999), Triptyk (2000-2002), Loungta (2003-2005), Battuta (2006-2009), Darshan (2009-2010), sans compter le septième, à naître, soit des milliers d’heures enfuies et autant d’images fugitives inspirées par la compagnie du Fort d’Aubervilliers tout entière, les chevaux d’abord, les hommes ensuite.
Il est fou d’ailleurs de constater combien un tour d’écurie, offrande que Bartabas fait à tous les spectateurs de son Théâtre équestre, révèle qui il est vraiment. Non seulement ses montures ont changé avec lui jusque dans leur tempérament, mais elles le trahissent par cette atmosphère de patience et de confiance mêlées, que l’on peut ressentir quelques minutes à peine avant l’entrée en piste. Nous voici dans le lâcher prise, non dans la démonstration.
Car Bartabas est un écuyer en quête d’abandon.
La Licorne me traîne je ne sais plus où. Bramant de vertige, je m’abandonne… chuchotait-il au Théâtre du Châtelet dans Entr’aperçu (2005), citant Segalen. Comme il s’abandonnait au sûr quiebro de Vinaigre, l’étalon andalou ; au tournis de derviche de Zanzibar, ce quarter-horse aussi impressionnant qu’émotif pirouettant dans Loungta ; à la mise au défi de Pantruche, ce pur-sang envolé. Comme il s’abandonne depuis des années au piaffer d’Horizonte, ce généreux lusitanien apparu dans Éclipse, alors gris pommelé, et qui l’aura suivi partout, dans un inquiétant monte-charge des Champs-Élysées et jusqu’au bout du monde – en passant par le Manège de la Grande Écurie du château de Versailles où, le 23 février 2003, un lundi de relâche, il inaugura l’Académie du spectacle équestre en ombre chinoise, ouvrant ainsi royalement la voie aux jeunes écuyers de cette utopie active, ayant depuis huit printemps maintenant trouvé le lieu et prouvé la formule : une troupe à cheval maniant le tact, l’épée, l’arc, le chant ou la danse, capable de ferrailler sans heurt dans l’art et l’inédit...
Et Horizonte qui n’en finit pas, lui aussi, à 22 ans passés, le poil blanc et la longue crinière rase, de garder la cadence. Si ce dernier n’est pas chez lui, à Zingaro, c’est qu’il est à Londres, Barcelone, Milan ou Montpellier, en tournée pour Le centaure et l’animal, avec ses compagnons de vol, de route ou de ferry : Soutine, Pollock et Le Tintoret. C’est dire si depuis Mazeppa il n’y a pas que Géricault dans l’univers de Bartabas.
La liste est belle de tous les noms d’artistes de ses chevaux, cités ou sous silence, témoignant d’anciennes noces. Si elle n’est pas gravée au fronton tzigane, parce que la craie s’efface et que l’on ne construit guère de tombeau de bois, elle se devine toutefois dans le sourire de Bartabas. C’est alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, souvent à l’aube, se lève sans nul recours à la parole cette litanie équestre. Pour l’entrevoir à l’œuvre, guettez un Lever de soleil, et lorsque apparaîtront Le Caravage et Bartabas en une seule silhouette mordorée, passageant et respirant de concert, alors vous comprendrez. Et peut-être même croirez-vous entendre Bartabas, aussi muet soit-il, dire à son cheval ces deux vers de Marie de France : Caravage, il en est de même de nous : ni vous sans moi, ni moi sans vous.
Et si vous ne croyez pas un traître mot de tout cela, allez rendre visite au Caravage dans son box d’Aubervilliers. Vous l’y verrez comme Bartabas à pied. À savoir en puissance. Prometteur mais en attente, presque esseulé. En effet, pour que la magie ait lieu, et que l’un s’abandonne, pas de doute possible, il les faut rassembler.
Post scriptum pour qui aurait préféré l’histoire du maître à celle de ses chevaux : il n’est que de remplacer leurs noms par le sien, la réciproque est telle que c’est tout aussi vrai.
Zingaro